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Retranscription de l’intervention que j’ai donnée à l’ULB le 26 mars 2007 à l’invitation d’ECOLO-ULB, du cercle de Refondation Communiste et du cercle ATTAC-ULB lors d’un débat en compagnie de Zoé Genot, Isabelle Stengers et Daniel Tanuro
On a beaucoup entendu et on entend beaucoup dire que l’écologie n’est ni de gauche, ni de droite. Le plus souvent, cet argumentaire est d’ailleurs porté par des personnes qui sont porteuses d’une écologie centriste voir de droite et sont adeptes d’un simple vernis écologique, se focalisant sur la responsabilité individuelle et ne remettant en rien en cause le rôle moteur de l’organisation de la société.
On utilise toujours d’avantage l‘auto mais qu’attend on d’une société dans laquelle on construit des routes plutôt que des pistes cyclables, ferme des gares, fait payer les transports en commun et surtout, nous bombarde de publicité pour les voitures ? Je ne pense pas qu’il y ait eu une mutation génétique chez l’homme expliquant le subit engouement pour les 4x4. Tout cela est bien la conséquence d’un conditionnement à dessein économique.
En conséquence, ma vision écologique n’est ni celle de Al Gore, ni celle de Nicolas Hulot ni celle de Jean-Michel Javaux. J’aimerais démontrer ici combien écologie véritable et justice sociale c.-à-d. dépassement du capitalisme (je ne crois pas en sa régulation) sont intimement liés, combien l’écologie conçue au sein de la logique productiviste actuelle est dénuée de sens.
Une question préalable utile est sans doute « Qu’est-ce qu’être de gauche ? » Michel Daerden parle au nom du peuple de gauche. Ecolo, de plus en plus timidement dans le chef de certains de ses dirigeants, se réclame de gauche … Mais ce n’est pas une caractéristique que l’on peut revendiquer a priori. C’est une orientation politique qui doit être évaluée au regard, non des programmes mais des réalisations politiques. Etre de gauche pour être synthétique c’est œuvrer à organiser plus de solidarité afin d’améliorer les conditions de vie des plus précaires et œuvrer à une diminution (suppression à terme) des inégalités. Il s’agit de payer le prix de cet objectif et le prix est d’affronter le système qui génère les inégalités. Le mouvement social étant affaibli (pour diverses raisons telles la bureaucratisation et politisation des syndicats, ou l’éparpillement des forces de contestation), les partis se réclamant de la gauche préfèrent affronter la très versatile et « étouffable » vindicte populaire aux rouages du système actuel (patrons, UE, organismes transnationaux,…).
Depuis plus de 20 ans, les inégalités explosent. Aujourd’hui un belge sur 7 vit sous le seuil de pauvreté (777euros) ; dans ma ville, Liège, il y a 30% de chômeurs,…Dans le même temps, ces dernières années, les bénéfices boursiers progressent annuellement de plus de 30%. En 2006, les bénéfices du BEL 20 s’élevaient à 23 milliards d’euros, soit +38% par rapport à 2005. Les politiques menées fut-ce par ECOLO ou le PS ne sont donc pas de gauche. S’il existe des mesures de gauche, en moyenne, le bateau ivre de la mondialisation comme l’ont qualifié Arnaud Zacharie et Eric Toussaint va à tribord à toute vapeur. La machine tourne tellement que le moteur chauffe d’ailleurs un peu trop fort.
Pour inverser la tendance, je pense qu’il faut oser une certaine radicalité, il faut concrètement et rapidement que les citoyens reprennent la main. Il faut le faire sans tabous idéologiques.
Les privatisations, et donc la question de la propriété des moyens de production, demeurent au cœur d’un véritable projet écologiste. Par nature, une multinationale (mais c’est vrai aussi d’une PME) est faite pour engranger des bénéfices et pas pour se préoccuper de considérations environnementales. Il arrive qu’intérêts écologiques et économiques se confondent mais ce n’est en rien une règle que l’on peut généraliser.
Je voudrais exposer deux petits exemples afin de montrer l’incompatibilité entre privatisation et écologie.
La Poste
On vient de privatiser la poste (Les conditions de cette vente avec une entreprise bradée, des conflits d’intérêt pour les grands patrons et un acheteur plus que douteux mériteraient d’ailleurs que l’on s’y attarde). Cela a deux conséquences écologiques directes : on ferme des bureaux de poste (277 cette année) et ôte des boites postales ce qui augmentent les déplacements. Davantage de déplacements c’est davantage de pollution. Par ailleurs, on installe les nouveaux centres de tri non le long de voies ferrées mais le long des autoroutes ce qui correspond à une logique de profit à court terme. Cela a aussi comme conséquence davantage de pollution. Dans le même temps, on a aussi des conséquences sociales : augmentation des statuts précaires, augmentation du prix du timbre, diminution de la qualité du service rendu dont souffrent le plus les personnes les plus modestes ne disposant pas de véhicule privé,... Et on pourrait continuer la liste des conséquences tantôt sociales tantôt écologiques de la logique capitaliste qui régit aujourd’hui cet ex-service public (Les cadences qui imposent au facteur de plus en plus des tournées motorisées, taxipost et ces camionnettes sillonnant le pays,…)
La libéralisation l’électricité.
La région a abreuvé la population de publicités afin de présenter cette libéralisation comme un progrès. C’est une arnaque magistrale. A-t-on dit que c’était la fin des plans d’équipement obligatoires ? Que c’était la mort des organismes de contrôle et de régulation des prix et du prix unique pour tout le pays ? Aujourd’hui, l’état est beaucoup moins capable (voir plus du tout) de dicter un choix écologique en matière de production d’énergie. Elia concentre tous ses moyens sur la construction d’infrastructures vers la très nucléaire France. Rien vers l’Allemagne. Si on ne lui laisse pas la possibilité continuer à s’enrichir (plus de deux milliards d’euros de bénéfices en 2006) avec les centrales nucléaires qui sont amorties, Electrabel importera de l’électricité nucléaire de France. Contrairement à ce que semble penser GreenPeace, opposée à cette position archi dominante, la liberté individuelle de choix est un leurre.
Après avoir cherché du profit dans d’autres pays (Afrique,…), les capitalistes colonisent aujourd’hui au sein même des états et investissent des pans de la société précédemment sous contrôle public.
Pour une véritable alternative écologique, l’énergie, l’eau, les transports doivent revenir sous le contrôle de la collectivité. Je pense même qu’il convient que la plus grande partie de notre économie retourne dans la sphère publique (entreprises publiques mais aussi coopératives)
Zoé Genot et d’autres personnes de gauche au sein d’ECOLO ont signé une carte blanche la semaine dernière (ndlr. lire mi-mars 2007). J’y lis « Lutter contre le réchauffement climatique ça passe obligatoirement par un changement d’économie, ni une économie libérale à l’américaine ni une économie planifiée d’avant 89, c’est une nouvelle vision du rapport de production entre l’Homme, son confort et sa Planète. ». Tout d’abord j’objecterais que l’économie libérale « à l’européenne », celle que l’on a tenté et tentera encore de graver dans le marbre constitutionnellement est aujourd’hui fort semblable à celle des USA. Mais surtout, je pense moi au contraire que la planification est une donnée essentielle d’une pratique écologique, une planification démocratiquement organisée et décentralisée au maximum. Planifier c’est produire suivant les besoins et les ressources disponibles et pas en tablant sur le marché, sur une hypothétique régulation de l’offre et de la demande. C’est une conception plus moderne et écologique.
Pour finir j’aimerais revenir brièvement sur les quatre termes qui accompagnent l’intitulé de cette conférence :
Le développement durable
C’est un terme un peu fourre-tout sous la bannière duquel se placent aussi bien les patrons de Total et BP que Greenpeace qui n’ont pourtant pas la même vision du monde. C’est donc le plus souvent, un terme alibi qui me semble totalement récupéré par un système qui met en place des modes de production (surproduction, déchets, transports polluants,…) insoutenables à moyen (court ?) terme.
La décroissance
Je pense que les décroissants ont mille fois raison de poser la question de la « quantité ». On surproduit, on surconsomme (la pub nous y conduit quasiment de force d’ailleurs) et donc on surendette. La conséquence écologique de cela est que l’empreinte écologique explose dans nos pays industrialisés. Par ailleurs, il est un fait que depuis 30 ans, croissance économique et développement sont totalement découplés. Le PIB (Produit Intérieur Brut) ne cesse de croître massivement contrairement au bien-être (Indice de Développement Humain et autres indicateurs). En Belgique, de 1980 à 2003, la part des rémunérations dans le PIB est passée de 67 à 56% en 23 ans. La croissance se fait aux dépends de la planète et des Hommes. Or, moi ce qui m’intéresse, c’est l’accès de toutes et tous à de l’éducation, à du logement, à une nourriture saine, à des loisirs,… Stopper la course à la surproduction et réduire drastiquement le temps de travail me semblent des solutions incontournables. Toutefois, mettre en évidence une mécanique mortifère, ce n’est pas proposer un projet de société et je ne pense pas que Vincent Cheynet et moi souhaitions la même société. Il y a les questions évoquées plus haut (propriété des moyens de production et rapport au marché) mais aussi un rapport au progrès (même si je suis pour un droit d’inventaire citoyen face à la déferlante actuelle de « solutions technologiques miracles » [1]), aux modes de productions (je suis favorable a une agriculture biologique locale mais pas à un retour vers une société quasi pastorale), à la matérialité (je suis un athée convaincu),… qui, me semble-t-il, nous séparent.
L’éco-socialisme
En terme de projet de société, c’est celui qui m’est le plus proche. On y trouve à la fois l’analyse marxiste de la société (et celle-ci n’a rien perdu de sa pertinence), mais aussi un projet de société qui me semble conséquent et qui puise dans le marxisme des clés essentielles que j’ai évoquées plus haut et que l’on peut synthétiser en terme de retour à la valeur d’usage en lieu et place de la valeur d’échange. Exprimé plus simplement, il s’agit de lier la valeur des objets (marchandises) à l’utilité qu’ils ont pour nous et non plus au seul intérêt de leur marchandisation. C’est une notion écologique fondamentale.
L’écologie politique
C’est un concept que je comprends mal. Par exemple lorsque j’entends Jean-Michel Javaux dire « Le 19ième siècle a eu le libéralisme, le 20ième le socialisme et le 21ième sera celui de l’écologie politique », je demeure perplexe. Pour ma part, je pense que c’est ignorer que la fin du XXème siècle n’est pas associée au socialisme mais bien au retour en force d’une version caricaturale et agressive du libéralisme qu’est le néo-libéralisme. Et puis surtout c’est opposer socialisme et écologie ce qui me semble très dangereux. Pour moi, exigence de justice sociale et préservation de la biosphère sont des objectifs à atteindre qui doivent aller de pair.
[1] Que ce soit pour les GSM, les OGM ou les nano-technologies, on devrait toujours poser les questions suivantes avant toute commercialisation : Quelle utilité ? Quels impacts sociétaux et sanitaires ? Quel coût ? Qui paye ? Qui gère/contrôle ? Quelles alternatives ?
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