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Toute la misère du monde...

Claude Semal

21 septembre 2007 - 07:00


« On ne peut accueillir toute la misère du monde. » Dans le dictionnaire des idées reçues, cette maxime figurerait sûrement au « best of » des lieux communs. Or cette phrase est un bâton merdeux : on ne sait par quel bout la prendre.

A la première écoute, cette phrase sonne à nos oreilles comme une évidence. Ecoutez-la mieux : ce sophisme dévoilera vite son imposture. Car qui pourrait bien accueillir la misère du monde, si ce n’est le monde lui-même ? La Belgique ne fait-elle déjà plus partie du monde ? Ou faudrait-il expédier la misère terrienne sur la planète Mars ?

Si cette première pirouette amuse l’esprit, elle ne convaincra pas nécessairement le lecteur. Renversons donc cette phrase sur le dos, ouvrons-lui le ventre, et examinons de plus près ces quelques mots qui, mis bout à bout, engendrent tellement d’ambiguïtés.

« Monde », en fin de phrase, semble bien à sa place. D’emblée, le mot globalise. Il rappelle incidemment notre commune humanité. Il signale que nous vivons sur la même planète. Il dit que le hasard seul nous a fait naître au cœur d’une forêt tropicale, au milieu d’un désert ou au bord d’un champ de betteraves. Quels droits particuliers cet accident géographique pourrait-il légitimement nous donner ? Pourquoi d’autres, victimes ailleurs d’une malédiction locale, seraient-ils condamnés à la subir sans pouvoir la fuir ? Une célèbre Déclaration n’affirme-t-elle pas, ingénument, dans son article premier, que « les hommes naissent libres et égaux en droit » ? Quel serait le contenu d’une « liberté » qui nous obligerait à souffrir et à mourir là où le sort seul nous précipita ? Et que signifierait le mot « égalité », s’il figeait les uns dans une perpétuelle misère et les autres dans une redondante opulence ?

Or l’incroyable développement des techniques de communication et de transport a aujourd’hui fait, du plus lointain des hommes, notre plus proche voisin. Que nous le voulions ou non, il nous faudra apprendre à vivre avec lui.

Le mot le plus obscène

En disant cela, je ne nie pas pour autant la réalité historique des civilisations et des Etats. Je dis que, dans le respect des premières, il nous faut démocratiquement construire les seconds avec les hommes et les femmes qui y vivent. Tous les hommes, toutes les femmes. Nous ne bâtirons pas la démocratie en Europe comme une forteresse assiégée sur une île déserte, en rejetant à la mer les damnés de la Terre qui veulent y vivre et y travailler avec nous.

En ce sens, « accueillir » est sans doute dans notre phrase le mot le plus obscène, le plus hypocrite, le plus hors de propos. Quel sens de l’accueil, vraiment ! Priver de liberté des hommes, des femmes et des enfants dont le seul crime est d’être nés ailleurs ! Construire spécialement pour eux des « centres fermés », c’est-à-dire des camps de prisonniers ! Les couper totalement de la population belge - pour leur reprocher ensuite de n’avoir « pas su s’intégrer » ! Fixer des quotas d’expulsion, et prétendre renvoyer 15.000 personnes par an scotchées au siège d’un charter ! Bonjour l’accueil !

Le mot « misère », lui, semble aller de soi. Il n’en est pas moins ambigu. Car si c’est bien la misère (guerre civile, dictature, famine ou « simple » pauvreté) qui pousse les gens à quitter leur pays, ce n’est pas la misère qui débarque à Zaventem ou à la gare du Midi. C’est un homme ou une femme avec son énergie, ses projets, sa jeunesse, ses économies parfois, sa force de travail souvent, son envie de vivre toujours. Avec sa culture et une partie de la mémoire du monde - ses parfums, ses rythmes, ses couleurs. C’est grâce à eux tous qu’il y a chez nous des dizaines de restos, de snacks et de commerces espagnols, grecs, italiens, marocains, chiliens, indiens, pakistanais, polonais, turcs... Grâce à eux que les musiciens qui nous font danser sont souvent blacks, italos, latinos, beurs, californiens... Grâce à eux que les maisons sont construites, que les ménages sont faits, que les enfants sont gardés... Grâce à eux que mes ami(e)s sont parfois catalans, tunisiens, suisses, congolais, étasuniens, québécois, juifs polonais...

C’est toute cette richesse-là que nous pouvons accueillir. Celle qui nous fait voyager sur place. Celle qui fait de nous les vecteurs d’une culture universelle qui pourra indéfiniment croître en chacun de nous sans jamais en priver personne. Qui ne nous parle ici que de « misère » ?

Toutes les frites du monde ?

Il y a un mot dont nous n’avons pas encore parlé : « toute ». C’est la clef de l’imposture. Car qui pourrait porter sur ses épaules toute la misère, toute la richesse ou même toutes les frites du monde ? Avouez que ça vous fatigue rien que d’y penser !

Alors qu’une partie de la misère du monde - surtout si c’est aussi une partie de sa richesse -, cela devient tout de suite plus facile à accepter, non ?

Les candidats réfugiés sont aujourd’hui entre 10.000 et 20.000 par an en Belgique. Soit, proportionnellement, entre 0,1% et 0,2% de la population belge. Imaginez une grande salle où vivraient et travailleraient un millier de personnes. Tous les ans, une ou deux personnes supplémentaires pousseraient la porte et se mêleraient aux mille autres. La vie de la cité s’en trouverait-elle bouleversée ? Les gens seraient-ils vraiment plus riches, plus heureux, plus travailleurs, plus libres... s’ils laissaient enfermer ces nouveaux venus dans un camp de prisonniers ? Ou est-ce une partie de leur propre humanité qu’ils auraient ainsi mise sous clé ?

Je laisserai le mot de la fin à Alexandre Von Sivers, le plus syldave des comédiens belges qui, après une naissance en Europe centrale, a vécu ses premiers mois en Belgique comme « bébé sans papiers ». Dans une vidéo de soutien aux demandes de régularisation, il disait en substance : « Je ne comprends pas grand-chose aux Etats et aux frontières. Je sais seulement que la Terre est ronde et que, contrairement aux arbres, qui ont des racines, les hommes ont des pieds pour marcher. »

Source : Chronique parue dans "Imagine" - Juillet 2006

2 Messages de forum

  • A l’heure où sous le régime sarkozy, une chinoise c’est défenestrée en voyant arriver la police, où la belgique est divisée par des gens aux idées brunâtres, (montée de l’extrême droite en Grèce...aux dernières élections) Cela fait du bien de lire ce texte de Claude Semal.

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  • La phrase dont nous parlons a été détournée et retournée. Lorsque Michel Rocard l’a prononcée, il défendait le contraire de ce pourquoi certains la brandissent aujourd’hui : "La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part."

    Une petite recherche sur le web suffit à en savoir plus.

    Et voilà un article écrit par lui six ans plus tard, trouvé ici.

    « La part de la France par Michel Rocard

    LE MONDE du samedi 24 août 1996 (Point de vue).

    LA FRANCE ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part.

    Prononcée par moi en 1990, la première partie de cette phrase a eu un destin imprévisible. Elle soulignait les limites inévitables que les circonstances économiques et sociales imposent à toute démarche d’immigration, et cela d’autant plus qu’on veut la conduire dignement. Ce rappel des contraintes pesant sur les responsables politiques a été perversement interprété comme un ralliement à une doctrine d’immigration zéro qui n’a jamais été la mienne et qui serait aussi irréaliste pour la France que dangereuse pour son économie.

    Au point qu’aujourd’hui cette phrase, prononcée à l’époque devant les militants et amis de la Cimade, auditoire non suspect de xénophobie, est séparée de son contexte et sert de caution tous azimuts pour légitimer l’application, sans aucune considération des droits de la personne humaine, des impitoyables lois Pasqua de 1993, qui doivent être abbrogées tout comme mon gouvernement avait fait abbroger la loi Pasqua de 1986.

    J’ai déjà dit souvent, et je veux écrire explicitement ici, qu’on ne peut plaider pour le tout ou rien en matière d’immigration. Que nous ne puissions, à nous seuls, prendre en charge toute la misère mondiale ne nous dispense nullement de la soulager en partie. Au contraire. Dans la fidélité à elle-même, à ses principes, à son histoire, la France doit prendre loyalement, fièrement et généreusement sa juste part de cette misère. N’est-ce pas de Gaulle, qui proclamait : « C’est beau, c’est grand, c’est généreux, la France ! » Ouvrons les yeux ! La France est la quatrième puissance économique de la planète, et quelles que soient ses difficultés actuelles, ells sont sans commune mesure avec celles de l’immense majorité du reste de l’humanité.

    La France prend sa part dans la misère du monde quand elle participe au développement d’un certain nombre de pays, notamment en Afrique.

    Elle prend sa part lorsque ses équipes médicales (les French doctors connus dans le monde entier) participent partout à des opérations humanitaires. Elle en prendra sa part en accédant à la demande de régularisation des ressortissants de ses anciennes colonies que sont les sans-papiers de l’église Saint-Bernard.

    Combien de fois nous a-t-on répété, pour justifier les lois Pasqua, qu’il était légitime, pour obtenir la nationalité française, que les enfants nés en France fassent une démarche manifestant leur désir d’être français ? Cette argumentation ne me paraît toujours pas opposable au droit du sol. Mais ceux qui la soutiennent devraient au moins la faire jouer en faveur des Maliens de Saint-Bernard, qui témoignent d’un attachement extraordinaire à notre pays, au point que dix d’entre eux sont prêts à payer de leur vie le droit d’y demeurer.

    L’histoire de la République nous oblige. La France n’est elle-même que lorsqu’elle est juste. Elle ne l’est pas quand on se laisse enfermer dans le parodoxe consistant à obéir aux injonctions de Le Pen sous prétexte de limiter son influence. Que les partis républicains réfléchissent tous ensemble à la question de l’immigration est une tâche urgente. Je l’avais engagée sans succès en 1990.Tout ce qu’il s’est produit depuis démontre qu’il est grand temps de la reprendre.

    Pour l’immédiat, la première chose à faire est d’accueillir parmi nous les trois cents de Saint-Bernard. En refusant de reconnaître à temps les droits à la régularisation de ceux qui en avaient, le ministre de l’intérieur a solidarisé trois cents personnes de status juridiques très différents. Du coup, il les a rendus inséparables. Après cinq mois de lutte dans des conditions très difficiles, on doit considérer que ceux qui n’avaient pas de droits les ont, du fait même du gouvernement, acquis dans cette lutte.

    L’appel au droit pour nier ce droit, le tri honteux qui nous renvoie à des souvenirs non moins honteux, sont, nous l’apprenons ce vendredi matin, les seules réponses de ce gouvernenment qui, décidément, ne sent rien, ne comprend rien. Mais cela, non plus, ne change rien : les trois cents de Saint-Bernard font aujourd’hui partie de la part qui nous revient.

    Michel Rocard, ancien premier ministre, est sénateur (PS) des Yvelines. »

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