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Enseignement : du sous-financement chronique à la privatisation larvée

Jean Bricmont, Pierre Eyben, Christine Pagnoulle, Isabelle Ponet et Nadine Rosa-Rosso

14 juin 2008 - 21:11 - #services publics


Sur proposition de Rudy Demotte et Christian Dupont, le Gouvernement de la Communauté française a approuvé, jeudi 29 mai, l’avant-projet de décret ouvrant la mise en place des partenariats public-privé (PPP) pour rénover les bâtiments scolaires. Il s’agit d’une fausse solution porteuse de germes dangereux.

Voir en ligne — http://www.lesoir.be/forum/cartes_blanches/carte-blanche-enseignement-du-2008-06-13-605613.shtml

S’il est un constat lucide des autorités francophones, c’est celui du délabrement des bâtiments scolaires, outil central pour un enseignement de qualité. A ce jour, la plupart des écoles ne disposent pas de doubles vitrages ni même simplement de radiateurs avec vannes thermostatiques. En hiver, on gaspille des tonnes de mazout. Pire, certains établissements ont dû être abandonnés cet hiver pour cause de pannes irréversibles.

De plus, les établissements scolaires sont surpeuplés : 20 à 30 % de plus que la capacité prévue. Depuis les années 70, il y a beaucoup plus d’élèves, mais le nombre d’écoles n’a pas augmenté.

Cette situation n’est pas nouvelle mais elle s’est largement dégradée ces 15 dernières années. Les critères de convergence de Maastricht – qui bloquent les emprunts publics – ont largement contribué au corsetage de l’investissement public dans l’enseignement. Dans les années 70, les dépenses publiques pour l’enseignement représentaient 7 % du PIB, contre à peine 5,2 % aujourd’hui.

Les partenariats public-privé s’inscrivent dans la lignée des contrats de type PFI (Private Finance Initiative) apparus en Grande-Bretagne dès 1992 et que les travaillistes de Tony Blair développèrent fortement à partir de 1997. Aujourd’hui, 15 % des investissements publics britanniques sont réalisés en PFI. Pourtant, selon une étude du National Audit Office, les conséquences d’un tel mode de gestion sont négatives d’un point de vue financier pour le contribuable et l’usager. Le plus important secteur bénéficiant du PFI en Grande-Bretagne, les hôpitaux ont désormais de lourdes charges annuelles de remboursement.

Ce constat n’empêche pas nos autorités de recourir au même et dangereux artifice. Peu d’informations filtrent quant aux conditions exactes des PPP qui vont voir le jour mais il est clair que la Communauté française va devoir rembourser pendant 30 ans, des sommes très conséquentes aux investisseurs privés – il pourrait s’agir de 70 à 90 millions d’euros par an –, lesquels trouvent là une source d’investissement extrêmement rentable garantissant un rendement financier égal ou supérieur à ce qu’ils toucheraient en investissant ailleurs. Cela ne sera pas sans conséquence, la Communauté disposera donc d’encore moins de moyens pour mener une bonne politique d’enseignement. Tout aussi grave est le fait que le personnel non enseignant (nettoyage, cantines…) qui bénéficie aujourd’hui d’un statut public relativement correct va être privatisé avec tout ce que cela signifie en termes de flexibilisation et de précarisation du travail. C’est d’ailleurs sur le statut de ces personnes que les nouveaux « partenaires privés » comptent afin de gonfler leurs bénéfices.

On se souviendra qu’en 2001, lorsque le refinancement de la Communauté Française fut acquit, on nous annonça qu’il s’agissait de la fin des problèmes de sous-financement chronique que connaissaient la culture et l’enseignement. Quelle sera la prochaine étape ? Il faut noter que le présent plan ne concerne pas l’enseignement supérieur. D’autres seront-ils prochainement annoncés ?

Est-il utile de rappeler que l’enseignement, est le cœur d’une société démocratique, un organe vital pour son bon fonctionnement qui doit demeurer étranger à toute logique de profit ? Alors que de toutes parts, le monde privé à la recherche de nouveaux débouchés tente d’infiltrer la sphère publique (poste, énergie, télécommunications, médias…), ouvrir la porte de l’enseignement à des capitaux privés est un choix politique dangereux. Il l’est d’autant plus que l’on voit parallèlement les entreprises privées investir également la sphère éducative via du matériel publicitaire habilement camouflé en « outils pédagogiques ». Ainsi voit-on des marques privées enseigner la contraception ou des chaînes de fast-food organiser des événements sur la diététique en violation complète de l’article 41 du Pacte scolaire. Il faut s’interroger sur le fait que ce soit un gouvernement à majorité socialiste qui encourage ce renoncement au déploiement – et même au maintien – d’un pouvoir public fort.

On a tendance à voir – et à mettre – du communautaire partout, mais, indépendamment des causes du sous-financement structurel de l’enseignement, la solution prônée pour le contourner est révélatrice. On s’en remet au marché et à la gestion privée.

Ne s’agit-il pas d’une perte de valeurs alors que tout semble désormais « marchandisable » ? Pourtant, alors que les revenus du capital explosent, il serait possible de dégager, sans mettre le citoyen à contribution, des pistes de financement public nouvelles en puisant dans cette manne financière qui par ailleurs déstabilise et pervertit nos économies. Pourquoi cette piste est-elle systématiquement écartée par la gauche de pouvoir ?

Jean Bricmont Professeur à l’UCL

Pierre Eyben Chercheur, secrétaire politique de la Fédération de Liège du PC

Christine Pagnoulle Chargée de cours à l’ULg, présidente d’Attac-Liège

Isabelle Ponet Enseignante, membre de la LCR-Liège

Nadine Rosa-Rosso Enseignante

7 Messages de forum

  • Oué, pour un pouvoir étatique FORT !

    Non, sérieusement, vous voulez vraiment confier plus de sous à ces décérébrés ?

    Alors, certes, le privé n’est pas la solution, mais, franchement, mon Pierrot, c’est pas en confiant plus de pognon aux valets du capital que vous allez arranger quoi que ce soit... De toute façon, plus l’État est fort, plus il encourage son propre pouvoir, fût-ce au dépend de ce qu’il prétend défendre (genre, la liberté, par exemple)...

    bise quand même

    quelques indices, ici, de ma propre position

    Répondre à ce message

  • Je ne pense pas que le débat ici soit celui du rôle de l’Etat. C’est celui d’un acteur public (il peut être éminament décentralisé et démocratisé) versus un acteur privé (rarement démocratique et décentralisé si tu veux mon avis :) pour gérer un pan essentiel de notre société : l’apprentissage et la transmission des savoirs.

    Pierre

    Répondre à ce message

  • Hm, tu évoques tout de même un délabrement de la situation par le fait que "Dans les années 70, les dépenses publiques pour l’enseignement représentaient 7 % du PIB, contre à peine 5,2 % aujourd’hui." Cela ressemble un peu à un regret.

    Mais quelles seraient alors les solutions, mon Pierrot ? (tu permets que je t’appelle mon Pierrot ?) :-)

    Je m’oppose, comme vous, à la marchandisation du savoir, mais je m’interroge sur ce qu’a été l’enseignement de type "national" et les dangers que celui-ci a entraîné. Certes, lire, écrire, compter sont des acquis de l’obligation scolaire, mais l’embrigadement, la discipline, l’obéissance aux ordres et le respect au drapeau aussi (pas de première guerre mondiale sans une bonne dose de nationalisme imbécile transmis par les gentils instituteurs héritiers de l’hégélianisme -et je ne parle même pas de la IIe). À cet égard, les premières pages (et images du film) de "À l’Ouest rien de nouveau" sont d’une cruelle vérité.

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  • Ecoute, Titi (tu permets que je t’appelle Titi ? :),

    Chacun part sans doute aussi un peu de son vécu pour juger. J’ai moi deux enfants dans l’enseignement communal liégeois. L’école est dans un quartier populaire et l’on y veille à la mixité sociale, la méthode pédagogique (Freinet) est à 1000 lieux de ce que tu décris (on tente d’enseigner la solidarité, la coopération, et si on y voit un jour un drapeau, il sera rouge ou noir crois-moi). Je ne dis pas que tout est parfait et je pense qu’il y devrait y avoir la place dans le cadre d’une école publique pour plus d’autonomie pédagogique pour peu que l’on demeure dans le cadre de la solidarité et de l’égalité des chances. (Aujourd’hui, le rapport de force ne me semble cependant pas opportun pour ouvrir largement un tel chantier)

    Pour ce qui est du financement, oui, je regrette le fait que l’enseignement ne soit plus une priorité pour nos dirigeants. Tu ne voudrais pas toi que l’on reprenne un peu du pognon qui va a l’armée et aux réformes Reynders pour avoir des écoles isolées correctement et du matériel pédagogique de qualité ?

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  • C’est malheureusement un peu plus compliqué que cela. Cela dit, je comprends et partage ton souci, puisque je pouponne également depuis peu (-félicitations -merci).

    Je sais que c’est le genre de dialogue que nous devrions plutôt avoir le lendemain du Grand Soir, mais comme j’ai l’intime conviction que je me retrouverai contre un mur ce jour-là, je préfère parler avant. :-)

    Je n’ai rien contre Freinet, même si je préfère Neill et Faure, en fait, je n’ai même rien a priori contre aucun système d’enseignement en général, ce qui m’embête, c’est la main-mise du plus fort (État ou capital privé) sur celui-ci. D’où d’ailleurs ma profonde angoisse du jour où mon bébé sera en âge de se retrouver derrière les grilles de l’école...

    Mais, dis, est-ce qu’on ne discuterait pas de tout ça devant un pot en juillet ? je serai de retour en Gelbique. (ne l’ébruite pas) :-)

    PS : pourquoi tu as une énorme moustache blanche sur la photo en haut de ton blog ?

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  • OK pour un pot, toujours OK pour un pot d’ailleurs ...

    Si j’ai une énorme moustache c’est que tu utilises Explorer au lieu de Mozilla comme navigateur et je ne te félicite pas :)

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  • J’ai une excuse : c’est au boulot. Ici à la maison j’ai mozilla.

    rhooo qu’il est sectaire :-D

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