| ‹‹ Daniel Cohn-Bendit est-il de gauche ? | Il se passe toujours quelque chose à Charleroi ! ›› |
5 juin 2009 - 11:22
Le texte « Etre de gauche pour refuser la marche actuelle du monde » est né d’un xième énervement, suite à un xième renoncement de ceux qui aujourd’hui se disent de gauche mais ne justifient que très rarement ce qualificatif qu’ils s’évertuent par ailleurs à vider de tout sens.
En préparation d’une soirée consacrée à ce texte et à ses signataires le 24 octobre 2008 à Bruxelles, je me suis livré à une lecture critique de l’opus « Etre socialiste aujourd’hui » d’Elio Di Rupo paru chez Luc Pire [1]. En voici l’analyse succinte.
Le livre « Etre socialiste aujourd’hui » d’Elio Di Rupo n’est pas un compromis gouvernemental. Ce n’est pas même un programme électoral empreint d’un certain réalisme. C’est un document destiné aux militants socialistes et Elio Di Rupo a dès lors pu y exprimer avec toute la radicalité souhaitée ses positionnements idéologiques.
Cependant, de radicalité ou de propositions de transformation sociale, il n’est pas question. Ce document est fort intéressant car on y retrouve un condensé des incohérences et des renoncements qui rendent si peu crédible aujourd’hui la social-démocratie aux yeux d’une portion croissante de la population. On parle beaucoup des « affaires ». Ma conviction est cependant que le cœur du problème, est bien davantage l’abandon par le PS d’une série de valeurs fondatrices [2]. A tout prendre en matière de libéralisme économique, l’électeur finit par voter pour d’autres, affaiblissant progressivement le PS.
Socialisme et économie de marché
« Les socialistes d’aujourd’hui prennent en compte l’économie de marché. Ils l’accueillent comme un facteur de relations, d’échanges, de progrès et de mieux-être individuel et collectif. Ils y voient un moyen de satisfaire un grand nombre de besoins. (…) »
Alors qu’une crise sans précédent de l’économie capitaliste nous touche. Alors que les attaques contre les services publics (énergie, poste, télécommunications, enseignement,…) se multiplient et que le marché envahi des secteurs économiques considérés jadis comme relevant d’un service à la population devant être préservé des affres de la course mondialisée à la compétitivité, Elio Di Rupo accueille le marché comme un facteur de progrès et de mieux-être individuel. Les dizaines de milliers de travailleurs du service public (La Poste, Belgacom,…) sacrifiés sur l’autel des bénéfices depuis l’entame des processus d’autonomisation puis de privatisation partagent-ils cet avis ? Et les millions d’utilisateurs de la Poste qui cherchent désespérément un bureau ?
A la lecture de ces lignes, on ne s’étonne plus que le même Elio Di Rupo ait organisé l’autonomisation conduisant à la privatisation de Belgacom, de la Poste, et de bien d’autres fleurons publics. En termes d’importance d’une force publique régulatrice, même De Gaulle, le réactionnaire et droitier Général, allait plus loin.
« Les économies libérales non régulées, d’hier et d’aujourd’hui, montrent aussi leurs cruelles limites. »
Doit-on conclure que la société socialiste à laquelle aspire Elio Di Rupo est synonyme d’un libéralisme économique régulé ? Ceci est déjà maigre comme objectif socialiste. Mais alors pourquoi défendre bec et ongle des traités européens qui prônent la concurrence « libre et non faussée », soit l’antithèse de la régulation ? Par ailleurs, les dernières années sont une démonstration éclairante de l’incapacité des sociaux-démocrates à réguler le capitalisme et à mettre un frein à la marchandisation de l’économie.
Les classes moyennes, terreau contemporain du socialisme ?
Evoquant les conséquences négatives de l’évolution actuelle, Elio Di Rupo écrit : « Elles aliènent les citoyens, détruisent la solidarité et aggravent la précarité chez les plus faibles mais aussi dans les classes moyennes qui avaient acquis une certaine sécurité d’existence dans le cadre de l’Etat-providence. »
Cette évocation des classes moyennes est pour le moins inconvenante quand un belge sur sept vit sous le seuil de pauvreté (un enfant sur cinq selon une récente étude) et désormais un milliard d’individus (chiffre en sévère recrudescence) survit avec moins d’un dollar par jour sur la planète. Cette déclaration est symptomatique. Ayant renoncé à se battre avec force pour les plus démunis, ayant perdu pour une part son assise populaire chez les travailleurs, Elio Di Rupo en socialiste moderne drague les classes moyennes. La question n’est pas de savoir si ces personnes méritent l’attention de la gauche (c’est d’ailleurs le cas) mais pourquoi elles sont spécifiquement et sciemment misent sur le même pied que les personnes les plus précarisées.
Luttes sociales ou cohésion sociale ?
« Le développement de l’économie de marché est souhaitable si elle constitue réellement un facteur de croissance, de progrès social et de bien-être. Il est, en effet, indispensable de créer de la richesse pour assurer la cohésion sociale à un haut niveau et tisser les filets de sécurité de la solidarité. »
La cohésion sociale, est-elle devenue un but socialiste ? Droit de vote, droit de grève, droit à la pension, droit à des congés payés, droits à des soins de santé, droit à un impôt progressif,... Les victoires sociales n’ont jamais été offertes au peuple. Il les a obtenues par la lutte. Les luttes sociales pour le progrès, pour la transformation de la société, c’est le fondement du combat des progressistes. Ce sont les patrons qui veulent de la « cohésion », des « partenaires sociaux »,...
Par ailleurs, il ne s’agit pas de redistribuer les fruits de la croissance, mais de redistribuer les fruits tout court. La part du salaire dans le PIB est en baisse constante depuis 30 ans. Notons d’ailleurs au passage, le mythe de la croissance repris ici avec force alors qu’un découplage net entre développement humain est croissance économique est aujourd’hui clairement démontré.
Ce que l’on dit et ce que l’on fait
« La manière de conduire une politique économique diffère fondamentalement entre la droite et la gauche. (Quand on est de droite) On dépense des milliards d’euros pour favoriser les rentes et le patrimoine des plus riches, accorder des avantages fiscaux à des actionnaires qui n’en n’ont pas besoin et offrir des parachutes dorés à des managers pourtant assurés de voir leur chute éventuelle amortie par un matelas de billets. »
Jolie image. Le problème est que ce qui est décrit ici, c’est précisément ce que les socialistes au gouvernement fédéral font. Les gouvernements successifs auxquels ils ont participé depuis vingt ans ont supprimé les tranches supérieures de l’IPP et baissé les cotisations sociales, voté les intérêts notionnels,... Par contre, on attend toujours un impôt sur la fortune, une taxe effective sur la spéculation financière ou une simple augmentation de l’impôt sur les bénéfices des entreprises (inférieur chez nous à ce qu’il est aux USA !).
Concernant les parachutes dorés, leur mise en exergue est une manière d’éluder la véritable question qui est celle des salaires alors que l’écart entre hauts et bas salaires explose (plus de 1 à 300). Des salaires mirobolants sont notamment versés aux patrons d’anciennes entreprises publiques comme récemment l’ancien chef de cabinet du socialiste Willy Claes chez Fortis, le patron de la Poste ou celui de Belgacom.
La mondialisation et le néoprotectionnisme
« Il ne s’agit pas de remettre en cause la mondialisation, qui constitue une étape de l’évolution de l’humanité, mais bien de se battre pour faire en sorte de réguler l’économie globalisée ».
Présenter la mondialisation comme un processus naturel et indépendant des choix politiques et économiques est évidemment commode lorsque l’on pratique une politique du renoncement. Mais cela ne correspond pas à la réalité.
La mondialisation telle qu’elle est mise en place aujourd’hui s’appuie sur des outils tels l’OMC et le FMI. Les socialistes pourraient se battre pour la dissolution et/ou la refonte complète des ces organismes non-démocratiques. Au contraire, ils y jouent un rôle moteur puisque l’on retrouve à leur tête des socialistes comme Pascal Lamy ou Dominique Strauss-Kahn.
La mondialisation s’appuie également sur des choix politiques telle la sous-évaluation de certains coûts (notamment écologiques) liés au transport. Si l’on transporte par avion nombre de biens alimentaires qui pourraient être produits localement, c’est parce que les politiques n’ont pas le courage d’affronter certains lobbies industriels et de taxer à sa juste valeur le kérosène.
« Sans rêve de retour en arrière, de repli ou de néoprotectionnisme, il appartient de penser l’avenir dans ce nouveau contexte pour refixer, aux niveaux adéquats, des règles permettant de faire prévaloir l’intérêt général et celui de chacun »
Si le néoprotectionnisme consiste à imposer une taxe pour les pays ne respectant pas certaines normes sociales (salaire minimum, absence de travail des enfants, libertés syndicales) afin de contrer la mise en concurrence mondialisée des travailleurs qui menace gravement les acquis sociaux, alors le néoprotectionnisme est urgent. De cela, les socialistes ne disent rien. Au contraire, ils actent dans les faits la concurrence « libre et non faussée ».
Le rapport au travail
« Il est urgent de revaloriser le travail tout en consolidant les mécanismes de solidarité.-Le travail « nourrit », bien sûr, mais peut aussi émanciper, épanouir et donner dignité et utilité sociale à chacun. Il reste le premier facteur d’intégration dans la société. »
Le travail est un droit oui, c’est également une forme de contribution à la collectivité. Est-ce pour autant un acte émancipateur, en particulier dans les conditions actuelle de pression sur les salaires, de pression patronale extrême et de course à la productivité ? On peut en douter. Cependant, lorsque l’on renonce à un des fondements de la gauche, à savoir la diminution du temps de travail, on doit bien broder …
[1] Soit dit en passant un ex militant Mao-Spontex actif dans Pour le Socialisme, et dont ma maison d’édition est aujourd’hui liée à RTL-TVi. Tout un symbole !
[2] C’est peut-être d’ailleurs dans ces renoncements idéologiques que l’on trouve la source de la crise morale d’un certain nombre de mandataires socialistes qui s’occupent en priorité de leurs intérêts et non de ceux de la population
| ‹‹ Daniel Cohn-Bendit est-il de gauche ? | Il se passe toujours quelque chose à Charleroi ! ›› |