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Qu’est-ce qu’être féministe aujourd’hui ?

Par Clémentine Autain

20 septembre 2006 - 14:30


“ Ringardes ”, “ hystériques ”, “ mal-baisées ”, “ sans humour ”, “ bourgeoises ”… aujourd’hui encore, les féministes n’échappent pas à la caricature. L’image d’un groupuscule brûlant des soutiens-gorge continue de prévaloir sur la réalité, celui de mouvements qui ont bousculé les représentations de genre et fait avancer les droits des femmes. Une amnésie collective troublante. A l’orée du XXIe siècle, les ressorts de l’anti-féminisme restent si puissants que même Elisabeth Badinter ou Valérie Toranian trouvent le moyen, pour faire avancer la cause des femmes, de commencer par critiquer… les féministes, jugées “ porteuses d’un discours trop victimaire ” ou “ à côté de la plaque sur les vrais combats à mener, contre le voile, dans les cités ”. Au final, c’est le fond du combat qui se trouve ainsi discrédité. S’affranchir de ces stéréotypes pour s’affirmer féministe suppose une maturation de la réflexion personnelle et un cheminement politique. Pas si simple sur un sujet qui touche de près à l’identité et à l’intimité. Et pourtant si nécessaire pour l’épanouissement individuel et collectif, des femmes mais aussi des hommes.

Etre féministe aujourd’hui, c’est d’abord s’inscrire dans une histoire, celle des mouvements de lutte pour l’émancipation des femmes. Assumer cet héritage ne signifie pas se rallier à une doctrine décidée avant, par d’autres, une fois pour toute, mais transformer par une analyse critique l’apport théorique et pratique des générations antérieures. L’héritage lui-même est loin d’être monolithique. Le contenu même du mot est toujours l’objet de controverses. Le féminisme n’est pas un dogme mais une pensée dynamique, sans cesse renouvelée. Ce n’est pas un label que l’on décerne, personne n’est détenteur du concept. Un tel rapt intellectuel serait détestable, comme le fut le dépôt de la marque MLF et du logo (un poing dans l’ovule) par Antoinette Fouque au début des années 1980… Etre féministe, c’est saisir le caractère systémique de la domination masculine, c’est-à-dire l’articulation entre violences conjugales et publicités dégradantes pour les femmes, jouets sexistes et exploitation domestique, inégalités de salaires et déficit public de l’accueil de la petite enfance… C’est un regard politique et une critique radicale des rapports masculin/féminin. La portée transformatrice du féminisme est, aujourd’hui comme hier, indiscutable. Sa dimension utopique aussi. Les mouvements féministes me semblent un exemple particulièrement intéressant d’articulation réussie entre réformes et révolution. Au cours du XXe siècle, des réformes majeures telles que le droit de vote ou la libéralisation de l’avortement ont été obtenues. Dans le même temps, la visée révolutionnaire, à savoir la quête d’un changement radical des rapports entre les genres, n’a pas été perdue de vue. Pas de grand soir ni même de mort (en tout cas du côté des oppresseurs…) mais de vraies ruptures qui permettent, à l’échelle d’un siècle, de mesurer le caractère révolutionnaire du féminisme. Ces bouleversements n’ont été possible que grâce à la capacité d’individus et de mouvements à appréhender le système patriarcal pour en démonter le fonctionnement, non pas à la surface de son expression mais dans la profondeur de son mécanisme. Je suis convaincue de la fécondité politique du féminisme, bien au-delà des questions de genre, notamment sur le lien entre individu et collectif et en terme de lecture politique de la vie privée. Il induit une critique de toutes les formes de domination et peut constituer un point d’appui majeur pour repenser le rapport au pouvoir dans notre société. De ce point de vue, le débat sur la parité aurait dû être l’occasion de porter plus fortement la double critique de la pratique du pouvoir, profondément masculine, et de la non-représentativité de la démocratie dite représentative. Etre féministe, c’est aussi une vigilance, la conscience que rien n’est jamais acquis et une perception du chemin qu’il reste à parcourir. C’est la conviction profonde qu’il n’y a pas de pente naturelle vers l’égalité. Sans mobilisation, pas de progrès social. Ma génération est née avec la pilule, l’école mixte et l’illusion de l’égalité entre les sexes alors qu’elle n’est qu’un mirage. L’enjeu est aujourd’hui de passer de l’égalité formelle à l’égalité réelle. Les conquêtes juridiques du XXe siècle sont de formidables points d’appui. Mais si la répartition traditionnelle des rôles (sphère publique pour les hommes, sphère privée pour les femmes) a pris du plomb dans l’aile, la domination masculine perdure : la maîtrise de la fécondité bute sur le manque de moyens et le défaut de prévention, 80% des taches domestiques et parentales restent l’apanage du “ deuxième sexe ”, les violences à l’encontre des femmes font partie du quotidien, l’égalité professionnelle n’est qu’un vain texte de loi, huit travailleurs pauvres sur dix sont des femmes… Les faits sont souvent méconnus ou minorés. Lutter contre les stéréotypes et pour l’application de lois est un objectif complexe. Etre féministe, c’est enfin travailler à la construction de l’égalité entre hommes et femmes. Signe d’une évolution du féminisme contemporain, la place de la masculinité devient de plus en plus importante. Quand on bouscule la place des femmes dans la société, on touche nécessairement à celle des hommes. Les modèles de virilité doivent être déjoués. Filles ou garçons, nous devons avoir les mêmes chances dans la vie et ne pas être enfermés dans des rôles imposés. A mesure que l’on se rapproche de l’objectif, la question des contours, de la forme de cette égalité se posent avec plus d’acuité. En somme, que faire de la différence des sexes ? La peur du semblable se fait jour, comme si les individus pouvaient se ressembler à l’extrême, comme si l’infinité du genre humain n’était pas incompressible, comme si l’effacement de cette différence ancestrale mettait en péril les repères majeurs de notre perception de l’Autre. L’apparition de la pensée “ queer ”, par exemple, montre que les oppositions d’hier, entre essentialistes et universalistes (pour faire court), peuvent peut-être se transcender, par une nouvelle approche des identités sexuées. A suivre et à poursuivre…

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