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Au lendemain des élections, le clivage historique entre gauche et droite est mort et enterré.

Par Pierre Eyben

11 octobre 2006 - 21:28


Regard critique sur les alliances violettes et turquoises qui se multiplient au lendemain des élections communales du 8 octobre.

Nous vivons dans un système dit proportionnel [1] et non majoritaire. Il est donc logique qu’en vue de gouverner, plusieurs partis se rencontrent, dégagent des points de convergence ou établissent les priorités de chacun. La gouvernance est ensuite faite d’avancées claires sur les points qui font unanimité et d’un rapport de force souvent synonyme d’immobilisme relatif sur ceux qui divisent. C’est notre système, il n’est pas exempt d’inconvénients mais le système majoritaire est encore plus critiquable en ce qu’il réduit le débat à une bipolarisation [2] qui ne laisse pas de place aux courants minoritaires.

Dans un système proportionnel, la logique « idéologique » voudrait que lorsqu’ils en ont la possibilité mathématique, les partis qui se revendiquent de gauche (PS et ECOLO) gouvernent ensemble, s’adjoignant éventuellement lorsque cela est nécessaire le parti centriste (CdH) formant alors ce que l’on appelle un « olivier ».

Au lendemain de ces élections communales, on constate toutefois que le nombre de majorités « contre-nature » explose. Il y a bien évidemment eu le médiatique cas d’ECOLO à Schaerbeek mais c’est une tendance lourde chez ECOLO qui sera également aux commandes avec le MR dans le Brabant Wallon. Le PS qui est très fâché du vilain tour joué à Laurette Onkelinx [3] est fort culotté de protester dans la mesure où il gouvernera avec la droite dans quasi toutes les grandes villes wallonnes (Namur, Charleroi, Mons) ainsi que dans plusieurs communes importantes à Bruxelles et en Wallonie (Molenbeek, Ixelles, Anderlecht, Ans, Huy, Verviers,…). A Liège, le PS gouvernera avec les centristes du CdH à la ville [4], jugeant le programme du MR trop incompatible car trop à droite, celui-ci devenant toutefois subitement acceptable à la province de Liège où PS et MR ont reconduit leur accord sans même entamer un début de commencement de discussion avec les autres formations.

Bref, on le voit très clairement, même lorsqu’une majorité progressiste est possible, les partis (dits) de gauche font un autre choix. Cette situation n’est pas anodine, elle est l’indicateur clair de la mort du clivage historique entre gauche et droite au profit d’un réaliste politique [5], d’un pragmatisme fort peu lié, a priori, à une quelconque convergence politique de fond.

Et la morale dans tout cela ?

Parole reniée par ECOLO à Schaerbeek. Représailles PS de circonstance à Bruxelles et Molenbeek. A Charleroi, un Olivier Chastel tout sourire aux côtés de Van Gompel pour annoncer la signature d’un accord de majorité. Le réalisme politique s’embarrasse toujours moins de considérations éthiques ou idéologiques.

En conclusion

A une époque où la confiance dans l’exercice politique est déjà émoussée (c’est un euphémisme), cette géométrie très variable, ce flou artistique idéologique, n’aident pas les citoyens à voir clair. Devons-nous nous résoudre à l’abandon de toute idée de clivage gauche-droite et en rester à la seule notion de partis démocratiques qui se lient et se délient au gré des circonstances, des opportunités ? Cette notion de parti démocratique est parfois bien ténue comme le signalait il y a quelques mois sur son blog François Schreuer à propos de la banalisation de l’inacceptable dans les centres fermés. Comment demander aux citoyens d’avoir une certaine acuité politique, leur reprocher de passer de gauche à droite alors même que l’on s’ingénue à brouiller les pistes, à gommer les différences ?

L’abandon progressif des valeurs de gauche et de toute volonté de la part de la gauche de s’unir pour combattre radicalement le système actuel (qu’on le qualifie de capitaliste ou de néolibéral, qu’on veuille le reformer ou le révolutionner) laisse, j’en suis convaincu, un vide immense à gauche. Plus que jamais, il est urgent que nous nous mettions au boulot pour bâtir sans sectarisme la force rebelle et alternative qui manque à la gauche. Le jour où une alternative existera (un parti sans doute mais également un mouvement social résolu, des alternatives en marche), nous aurons peut-être le plaisir de voir se ressaisir socialistes et écologistes.

Notes

[1] le système est toutefois soigneusement modulé (système Imperiali, critère des 5%,…) afin d’être favorable aux grands partis

[2] Le pôle de gauche ayant d’ailleurs le plus souvent tendance à glisser vers le centre-droit.

[3] Laurette Onkelinx, il est bon de le rappeler encore et encore, qui n’a pas hésité à mettre sur sa liste un ancien échevin nolsiste et un ancien dirigeant de l’organisation d’extrême-droite turque des loups gris. Toutes les voix comptent ! Sans en tirer la moindre conclusion nauséabonde je vous rassure, on peut constater que l’ouverture vers la population immigrée est payante. Sur 13 élus PS, 10 sont issus de l’immigration turque et arabe ce qui est une bonne chose pour rendre compte de la population réelle (au même titre que la parité hommes/femmes), mais la qualité d’(origine)immigré (ou de femme) ne devrait pas suffire pour apparaitre sur une liste progressiste. On espèrerait que la personne partage les valeurs progressistes et laïques de celle-ci ! Dans le cas du loup gris Murat Denizli, on est loin du compte. Par ailleurs, cette ouverture ne correspond pas à une véritable évolution de notre société mais à de l’opportunisme électoraliste.

[4] Notons que comme en 2000, il lui était mathématiquement possible de le faire aussi avec ECOLO

[5] Je définis la gauche « réaliste » de façon assez synthétique : c’est celle qui prend des mesures de droite !

4 Messages de forum

  • Voir aussi l’analyse de francois Scheuer sur son blog :

    http://bulles.agora.eu.org/20061009...

  • Le problème ne serait-il pas que dans votre vision des choses, la gauche ne peut-être qu’une opposition au système capitaliste et libéral ?

    Depuis bien trop longtemps, la gauche n’a plus de projet "original", de vrai projet de société différent de ce que peut-être le libéralisme (même mou). Il est maintenant temps qu’une autre voie s’ouvre, qui s’appliquerait à la fois à rejeter au moins en partie le modèle libéral, mais en construisant sur autre chose que les restes d’une gauche devenue inodore.

    Le clivage gauche droite est peut-être mort, pas parce que la gauche s’allie avec la droite, mais parce que la gauche n’a plus de sens à donner à un projet.

    Hxnet

  • Dire que la gauche anticapitaliste dont je me réclame n’a plus aujourd’hui un projet "clef sur porte", c’est exact. (Dans une certaine mesure c’est plutôt réjouissant si l’on regarde ce que ces projets très "prédéfinis" ont donné.) Dire qu’elle n’a pas d’alternatives (de réformes importantes) à proposer, c’est inexact. Démocratie participative, retour aux services publics, fiscalité plus juste, pacifisme,...

    Pour ce qui est de la gauche sociale-démocrate au pouvoir, je pense qu’elle a d’abord perdu du sens dans la mesure où elle accepte les règles du jeu économique. Elle n’a pas perdu un projet, elle y a renoncé. Les politiques sociaux-démocrates passent plus de temps aujourd’hui à moduler la société afin qu’elle convienne mieux au monde économique (c’est la libéralisation de secteurs vitaux, c’est la diminution de l’intervention de l’Etat, c’est la retranscription en droit belge des directives européennes,...) qu’à se préoccuper de réformes qui amélioreraient les conditions de vie de la population et supprimeraient les inégalités. En tout cas, lorsqu’il y a conflit d’intérêts, c’est toujours la vision économique néo-libérale qui prévaut (privatisations, âge de la pension, compétitivité, constitution europeenne,...).

    Au plaisir de pousuivre ce débat...

  • Je vous invite d’abord, si vous en avez la possibilité, de d’abord lire l’interview du politologue Pierre Verjans dans le soir du 11/10 sur la clarification du positionnement d’Ecolo dans le champs politique (en résumé, Ecolo assume le fait de ne pas être un parti de gauche, qui a des gens de gauche à l’intérieur - ce qui le déplace sur une ligne proche du centrisme du cdH sur le plan socio-économique mais en opposition à celui-ci sur le plan éthique.


    Petit rappel télégraphique :

    A l’origine, libéraux et socialistes formaient ensemble une gauche qui s’opposait au conservatisme catholique sur le plan de la laïcité de l’état, de l’enseignement, de la vie sociale. Les "socialistes" au sens plus partidaire sont nés d’une scission des libéraux en s’opposant à ceux-ci sur les questions économiques : comment répartit-on la richesse...

    - Un siècle et demi plus tard, les distinctions ont encore évoluées, les catholiques se sont un peu "socialisés" par le biais de la démocratie chrétienne (pol.) et du mouvement ouvrier chrétien (synd. et assoc.) en matière de répartition des richesses, même s’ils l’articulent à une économie de libre marché (ils ne sont pas à une contradiction près) tout en restant des conservateurs en matière de moeurs et de liberté de conscience (écoles libres, refus du droit à l’avortement, homophobies, etc.).

    - Les libéraux ont accentués leur "corp buziness" par un combat pour une remise entre les mains du marché des espaces publics qui avaient été socialisés durant le 20ème siècle, ils sont devenus plus durs également sur le plan répréssif et moral, notamment par une moins grande régidité vis-à-vis du monde catholique, ce qui les a rendu partiellement perméable à son conservatisme moral...

    - Les socialistes furent quelques part autant victimes de la chute du Mur que les "communistes" (qu’ils soient suivistes ou contestataires par rapport au modèle stalinien), car avec le Mur c’est aussi en partie l’idée d’un autre modèle économique possible qui a perdu pied...

    par ailleurs, une part du "pouvoir" des socialistes en Europe occidentale tenait en un marchandage avec la bourgeoisie : "traitez avec nous, trouvons un équilibre entre "capital" et "travail", sinon vous aurez la révolution". L’Ogre, le simulâcre à l’est ayant disparu, ce marché avait lui aussi vécu. La survie des socialistes a donc dépendu d’un nouveau marché : "traitez avec nous, profitez de notre "main mise" sur le mouvement ouvrier, et nous ferons passer vos réformes plus facilement que la droite" : si vous jetez un regard rétrospectif sur les 20/25 dernières années en Europe, vous verrez que les gouvernements sociaux-démocrates ou à majorités social-démocrates ont réussit à faire passer beaucoup plus de réformes économiques néolibérales que les gouvernements de droite -celle-ci ayant en plus des liens avec un "capitalisme national" mis en danger par l"ouverture des marché- car la droite viendra buter systématiquement sur un mouvement ouvrier non bridé quand les sociaux-démocrates sont dans l’opposition.

    Le bilan global de la "gauche" en matière de réformes néolibérales est donc plus impressionnant que celui de la droite, et ce n’est pas quelques réforme(tte)s (le 35h. en Fr.) qui ont rétablit l’équilibre. En fait, même si elle emploie plutôt la "méthode douce", la social-démocratie ne se distingue plus de la droite sur le plan économique, tout au plus reste-t-il des éléments de distinctions à caractères éthiques (droit à l’avortement, peine de mort, droits lesbigay, etc.). La notion de "solidarité" qui était sa charpente tend de plus en plus à se confondre avec celle de "charité" du monde chrétien...

    - Les Ecolos ont connus une fabuleuse déquantation en 30 ans d’existence. Il faut néamoinsleur reconnaître d’avoir (ré)introduit en politique la question essentielle du "milieu" (environnement). Ce qui fut leur spécificité est aujourd’hui intégré à des degrés divers par les autres formations, du cosmétisme à l’adhésion sincère de certains aspects de l’écologie. Cependant la question environnementale à tendance à devenir secondaire chez Ecolo même, sans pour autant que ce qui est devenu "premier" (l’occupation du pouvoir ?) ne soit très clair pour personne ; que du contraire (ce qui est un des éléments parmi bcp d’autres de son recul en terme électoral - ce qui est quand même rare pour un "parti dans l’opposition [à quoi ?]").
    Ce qu’il faut aussi appréhender, c’est la dynamique interne à Ecolo : le retour en force (mais en silence) du "ni gauche ni droite" (en fait position de droite) ; la "victoire" des premiers dans le clivage interne chrétiens/laïques ; le personnalisme politique montant face à l’idée de départ de travail d’équipe ; la réforme des statuts augmentant le pouvoir des cadres et de la direction du parti au détriment de la base (au nom du "réalisme") ; mais aussi et surtout sans doute une incapacité à articuler combat environnemental/ combat social /combat économique - l’environnement étant une de ces nombreuses choses beaucoup trop précieuses que pour être laissées entre les mains du libre marché ou la seul règle est celle du profit le plus grand immédiatement...


    Le clivage gauche/droite reste bel et bien existant, ce n’est pas parce que plus aucune des figures politiques traditionnelles n’y joue explicitement que celui-ci à disparu... celui-ci se maintient en partie sur les questions éthiques, mais ces questions, comme toutes les autres, cèdent le pas devant les questions économiques sur lesquels il n’y a plus de divergence réelle.

    Le clivage gauche/droite se dessine pourtant sur un double positionnement depuis la révolution française. Cette double déclinaison prend racine dans les droits de l’Homme. Les droits de l’Homme au sens strict couvre le champ du formel, où s’oppose l’ancien monde du « droit divin » et le monde des lumières des « droits de l’Homme et du Citoyen ». C’est le domaine de l’éthique.

    Marx exposa bien le problème dans la seconde moitié du 19ème siècle – et c’est là que se positionne la deuxième déclinaison du clivage gauche/droite – il s’agit depuis Gracchus Babeuf de faire entrer les droits de l’Homme dans le réel. Le réel étant les rapports des hommes entre eux, rapports qui tous, en dernière instance, relève de l’économique. La question est donc bel et bien l’application des droits de l’Homme au champ de l’économie !

    C’est l’articulation entre droits formels et droits économiques et sociaux qui fonde donc ce qu’est la gauche. Le renoncement par les sociaux-démocrates et la non-intégration par les verts à la « droit de l’hommisation » du champ de l’économie est ce qui participe aujourd’hui avant tout à les éloigner d’un positionnement à gauche.

    De la régulation au sens des droits de l’Homme, c’est pourtant ce qui continue à fonder la pratique des organisations syndicales, des mouvements sociaux, des promoteurs du commerce équitable, des militants d’ATTAC ou des forums sociaux, etc.

    Il y a donc bien aussi encore un « peuple de gauche », mais un peuple dépourvu d’expression politique au sens du parti pourtant leurs aspirations. Une autre politique que le néolibéralisme est pourtant possible, mais pour cela une « autre gauche », une gauche qui réinvestisse dans la régulation du champ économique à l’aune des droits de l’Homme, un gauche qui parvienne à l’équilibre entre exigence de la liberté et nécessité de l’égalité, c’est de cette gauche-là dont nous sommes nombreux dans l’attente…

    …Mais avons-nous raison d’attendre ?

    La « politique du balcon » qui consiste à attendre la solution toute faite, voilà sans doute, après les « trahisons des Autres », le mal qui laisse tout le champs de la gauche à la disposition de la social-démocratie et des verts…

    Il est donc peut-être temps que ceux qui aspirent à cette « autre gauche » prennent leur sort en main et n’attend plus de salut final de la part d’un César ou d’un tribun.

    A Contre Courant


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