| ‹‹ SNCB : La rentabilité d’abord, le service public ensuite ! | Sexe et sexisme : BeTV fait le tapin ›› |
Expatriation fiscale en progression
Par Pierre Eyben
23 décembre 2006 - 13:49 - #médias
Ce texte est paru dans le Journal du mardi du 16 janvier 2007
La Convention de Genève, laquelle est déjà joyeusement bafouée par nombre d’Etats européens dont la Belgique, ne prévoit pas et c’est injuste le droit à l’immigration économique. Celles et ceux issus de pays exsangues n’ont pas le droit de fuir la misère que (directement ou indirectement) les économies occidentales et les organismes internationaux leur imposent. Par contre, lorsque la raison économique n’est pas un manque mais bien un excès d’argent, les règles se font plus souples et les médias forts complaisants.
Le cas Johnny : de la rock à la fric attitude
Début 2006, Johnny Halliday, le chanteur le mieux payé de la scène musicale française [1], déclarait sa volonté de devenir belge arguant que sa fibre paternelle belge le taraudait. Johnny ne remplissait aucune des conditions habituellement exigées pour acquérir la nationalité belge [2] mais la commission des naturalisations semblait prête à tous les passe-droits pour accueillir l’idole des presque vieux [3]. Toutefois fin octobre, patatras, l’Office des étrangers remettait un avis négatif et la commission se voyait quasi obligée de refuser le dossier de la superstar née à Paris de mère française et de père belge. A peine un mois plus tard, sa fibre belge visiblement disparue, Johnny filait direction Gstaad en Suisse.
Ce dernier revirement éclaire définitivement pour celles et ceux qui en doutaient la réalité fort prosaïque de la fibre belge de Johnny qui a définitivement troqué la rock attitude pour la fric attitude [4]. Comme nombre d’autres Français fortunés, Johnny souhaitait échapper à la fois à l’imposition des plus-values et à l’impôt sur la fortune (ISF) qui n’ont pas cours en Belgique [5]. Une fois ce projet rendu bancal, Johnny comme d’autres riches inciviques avant lui [6] a opté vite fait pour la Suisse afin de bénéficier du très lucratif forfait fiscal suisse et de ne plus être soumis à l’impôt sur le revenu et à l’ISF.
Le cas Justine : l’herbe du court est toujours plus verte ailleurs
En dépit du fait qu’il n’y a pas en Belgique d’impôt sur les grosses fortunes ni sur les plus-values boursières (au moment de la vente d’actions, les détenteurs ne paient aucune taxe sur les bénéfices que celles-ci ont engendrés), en dépit du secret bancaire (le fisc n’ayant pas accès aux registres des banques), du fait que la Belgique demeure également le seul pays qui applique encore les titres au porteur (le détenteur d’actions peut les revendre où et quand cela lui convient) et du fait qu’il n’y a plus de globalisation des revenus (la TVA, les revenus et l’immobilier sont taxés séparément), Justine Henin-Hardenne a trouvé bon d’aller s’établir dans la principauté de Monaco, paradis fiscal bien connu pour son taux d’imposition sur le revenu de 0 %. Et Justine Henin-Hardenne a pris cette décision après avoir, durant de longues années, largement bénéficié des structures d’encadrement publiques mises en place par la Communauté française de Belgique.
Bien d’autres avec eux
Johnny Hallyday et Justine Henin-Hardenne sont des exemples symboliques vu leur immense popularité mais ils ne sont pas les seuls à délaisser la solidarité pour augmenter encore leur train de vie [7].
En France, de nombreux sportifs (Amélie Mauresmo, Alain Prost ou Zinedine Zidane le roi du coup de boule labellisé Danone,…), artistes (Charles Aznavour, Florent Pagny, Alain Delon, Emmanuelle Béart,…) mais aussi de riches industriels (la famille Peugeot, le milliardaire Robert Louis-Dreyfus,…) font preuve du même individualisme cupide.
En Belgique, le phénomène est le même. Notons l’exemple piquant du peintre Michel Folon qui est également résident monégasque et qui a eu le culot de déclarer que c’était "pour la qualité de la lumière que l’on trouve là-bas" qu’il s’était expatrié sur le rocher.
Le rôle des médias
Le ton particulièrement « compréhensif » de nombre de médias est révélateur du pacte tacite qu’immigrés fiscaux célèbres et médias semblent avoir passé. Un prime-time avec Johnny ou une finale de Grand-Chelem avec Justine, cela fait de l’audience et il serait fâcheux de froisser ces vaches à lait médiatiques. Tout comme les commentateurs sportifs oublient judicieusement le passé trouble de nombreux cyclistes une fois revenu le temps du Tour de France (la réhabilitation éclaire du dopé à l’insu de son plein gré Virenque fut révélatrice), tout comme mille excuses furent invoquées pour un coup de boule, il est de bon ton qu’ils n’évoquent pas l’incivisme des idoles expatriées.
En conclusion
L’expatriation fiscale (au sein comme en dehors de l’UE) enfle au même rythme que les inégalités. Des patrons, de riches retraités, des sportifs de haut niveau mais également des artistes (chanteurs, acteurs) changent de résidence afin de se mettre dans une situation fiscale plus favorable. Tout cela se passe de façon fort discrète. Des cas plus médiatisés comme celui de Johnny Hallyday (sans doute aussi en raison également de son soutien à Sarkozy) ou de Justine Henin (qui a donné au Nord comme au Sud du pays de multiples raisons de se rendre antipathique) permettent de mettre un peu en lumière l’incivisme et l’individualisme croissant chez les plus riches.
Cette propension à utiliser les avantages d’un Etat social (soin de santé, éducation, infrastructures, transports en commun,…) sans en assumer solidairement le coût n’est toutefois pas l’apanage des plus riches. Répondant à la logique (et aux intérêts) d’un capitalisme dérégulé, l’idée d’un impôt forcément excessif tout comme celle d’une gabegie systématique dans la gestion publique s’est répandue comme une traînée de poudre dans toutes les couches de la société. Il est de bon ton d’être contre l’impôt. La solidarité n’est plus in. Ici encore, les médias jouent un rôle central. Quels sont ceux qui montrent clairement les conséquences du désinvestissement public sur le niveau d’enseignement ou des soins de santé ?
Il est temps de réhabiliter l’impôt en tant qu’outil de solidarité. Il est temps également d’œuvrer à une harmonisation fiscale (généralisation de l’ISF, taxe sur les plus-values boursières,…) et judiciaire (dont la levée du secret bancaire) au niveau européen.
[1] Le quotidien Le Figaro a établi en 2005 un classement tenant compte de l’ensemble des revenus des stars (ventes de disques, concerts, contrats et droits divers). Johnny Hallyday occupait la première place de ce palmarès avec des gains estimés à 6,6 millions d’euros.
[2] Johnny ne pouvait en effet justifier une résidence principale dans le pays depuis au moins trois ans
[3] Par exemple, le parquet de Bruxelles, la sécurité nationale, le ministère des Affaires étrangères et le bureau des casiers judiciaires ne mirent que 14 jours pour donner leur feu vert au cheminement du dossier alors que ce genre de procédure nécessite normalement un temps d’attente d’au moins 18 mois.
[4] Lire à ce propos Hallyday, sur l’air de l’ingratitude .
[5] En France, la recette engendrée chaque année par cet impôt est de l’ordre de 2,6 milliards d’euros et ce même si le gouvernement de droite l’a racrapoté par petites touches via des abattements sur les plus-values de cession ou via le fameux bouclier fiscal, qui limite à 60% des revenus le montant des impôts directs des personnes. C’est ce mécanisme que, symbole affligeant de servilité politique, le ministre de l’économie Thierry Breton s’est proposé d’expliquer personnellement à Johnny.
[6] L’ex-PDG du groupe Vinci, Antoine Zacharias, parti sur fond de scandale autour de sa rémunération, s’est installé tout récemment à Genève
| ‹‹ SNCB : La rentabilité d’abord, le service public ensuite ! | Sexe et sexisme : BeTV fait le tapin ›› |