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par Pierre Eyben
Dans un ouvrage intitulé « L’endoctrinement affectif du citoyen », Gordy Pleyers constate que relativement peu de citoyens disposent réellement d’éléments rationnels consistants sur lesquels peuvent se fonder leurs choix politiques. La majorité des citoyens orientent dès lors leur attitude et le vote qu’on leur demande d’effectuer sur une base émotionnelle, une appréciation spontanée concernant un candidat ou un parti. L’auteur montre que si les attitudes, les préférences et les comportements socio-politiques des citoyens peuvent résulter de croyances rationnelles, ils peuvent résulter aussi – et, très souvent, surtout – de processus affectifs pouvant même agir sans que les individus en aient conscience.
(Les illustrations reprises dans ce post ont été trouvées sur Indymedia Liège.)
Le dangereux corollaire de cette constatation est qu’afin de gagner les faveurs des citoyens, il existe, au-delà des procédés rationnels fondés sur l’argumentation, un moyen particulièrement efficace qui consiste à exploiter la voie affective.
Il est intéressant d’observer la stratégie politique des « grands partis » à la lumière de cette analyse. Le plus récent exemple de cette stratégie est l’onéreuse campagne publicitaire de deux grands partis politiques (MR et CDH) qui s’étale actuellement sur d’immenses panneaux publicitaires de la multinationale ClearChannel [1] à travers toute la partie francophone du pays. Cette initiative de marketing politique qui n’est pas la première du genre est exemplative et interpellante tant sur sa forme que sur le fond de son approche.
Tout d’abord il est piquant de constater que des partis qui ne jugent pas utile de protéger davantage le citoyen de l’agression publicitaire [2] arguant de sa capacité de distanciation et d’auto-détermination sont les premiers à utiliser l’outil publicitaire, parfaitement conscients de sa redoutable efficacité. Calquant leur mode de communication sur une tendance médiatique lourde au simplisme et au lacunaire [3], ils optent pour un discours publicitaire fait de formules-chocs, de raccourcis et d’accroches graphiques.
Il est utile par ailleurs de s’attarder sur les thèmes abordés à travers ces campagnes publicitaires. Ceux-ci sont choisis non sur leur objective impériosité mais d’abord sur leur écho médiatique. En tout premier lieu, on retrouve la sécurité (ou plus exactement le sécuritaire) avec par exemple, dans la campagne du CDH une évocation relativement nauséabonde du cas « Van Holsbeek ». Comme toujours, la notion d’insécurité liée au système (perte d’emploi, précarisation,…) est gommée et l’on aborde la sécurité que sous l’angle de la délinquance. Battage médiatique oblige, on retrouve également l’écologie, résumée pour les uns à des pingouins, pour les autres à des éoliennes. Ces images d’Épinal sont en contradiction notable avec la politique de notre pays (menée par ces partis) qui ne réduit pas ses émissions de CO2 et envisage d’abord Kyoto sous l’angle de l’achat de droits de polluer (pudiquement qualifiés de droits d’émission) et qui en libéralisant l’énergie a renoncé pour une bonne part à choisir sa filière énergétique. [4].
Nous sommes entrés dans l’ère du marketing politique, celle des panneaux publicitaires vantant entre une voiture et un crédit à la consommation les mérites d’un parti politique, celle du nœud papillon ou de l’alcoolisme sympa, celle des politiques étalant leur famille, chantant ou racontant la dernière blague lors d’émissions de variété comme autant de gages de qualité.
Cette tendance au superficiel et à l’émotionnel n’est pas étrangère au fait que les partis au pouvoir refusent aujourd’hui d’affronter les directives du marché. S’auto-amputant de leur pouvoir politique, ils déstructurent l’Etat pour servir en pâture au marché des pans de son économie (énergie, transports,…), réduisant leur champ d’action à un fragile bricolage afin d’atténuer les conséquences du capitalisme. Les élections sont donc devenues « un mauvais moment à passer » au cours duquel il convient de maintenir le citoyen à distance de la réalité économique et politique de notre société. La meilleure façon d’y parvenir est de le reléguer au rang de consommateurs politique, lui vendant une image politique idéalisée plutôt qu’un programme politique différent de celui des autres partis de pouvoir.
[1] Voir à ce sujet le dossier Pourquoi il faut stopper ClearChannel fait par RAP.
[2] Voir par exemple leur attitude concernant la publicité à la RTBF.
[3] Cela est particulièrement vrai pour la télévision, où le rythme et le séquençage des émissions de débat comme des bulletins d’information (sans parler de l’orientation des débats via les journalistes) rend de plus en plus ardu un argumentaire un rien développé
[4] On peut également sourire lorsque l’on connait le manque d’implication personnelle de nos politiques en matière de sobriété écologique
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